
Sur les traces de Tengmalm, la discrète petite chouette
Date : Mardi 22 juin 2010 @ 14:26:48 :: Sujet : Chouettes Hiboux
A Baulmes (VD), Pierre-Alain Ravussin suit depuis plus de trente ans l’évolution de cette espèce méconnue. Nous l’avons accompagné lors d’une sortie à la découverte du rapace miniature.
Ses cousines hulotte et effraie lui volent la vedette. Plus petite (25 centimètres environ), la chouette de Tengmalm reste aussi beaucoup plus discrète. Pour espérer dénicher le rapace miniature (le mâle ne dépasse pas les 100 grammes, la femme faisant 50 de mieux), nocturne et forestier, il faut l’oeil d’un spécialiste.
Des chouettes étudiées sous toutes les coutures
Passionné d’ornithologie depuis à peu près toujours, Pierre-Alain Ravussin ne quitte pas des yeux le petit strigidé à grosse tête ronde depuis des nombreuses années. Sous l’égide de la Société romande d’étude et de protection des oiseaux, ce professeur de biologie au gymnase d’Yverdon-les-Bains étudie, recense, recherche la chouette de Tengmalm au sein du Gobe (Groupe ornithologique Baulmes et environs), section locale de Nos Oiseaux, nom officiel de la Société romande pour l’étude et la protection des oiseaux.
Depuis une trentaine d’années, cette poignée de passionnés bénévoles contrôlent nids et nichoirs sur environ 150 km2. «Soit une dizaine de personnes entre Vallorbe et le Creux-du-Van», explique ce Baulméran de 58 ans qui ne déserterait ses forêts du Haut-Jura pour rien au monde.
Comme lui, la chouette de Tengmalm aime les hauteurs vallonnées, plus précisément les forêts de montagne dans le Jura et les Alpes, dédaignant tout territoire en dessous de 1000 mètres. «Elle est beaucoup plus commune au nord de l’Europe, dans les forêts de hêtres et de sapins des régions boréales, en Norvège, en Finlande ou en Suède.»
Son nom provient d’ailleurs de celui du naturaliste suédois qui l’a décrite pour la première fois au XVIIIe siècle. Sa robe apparaît couleur chocolat moucheté de blanc. Sa calotte brun foncé est marquée d’une multitude de petites taches d’intensité variable et soulignées par un V blanc tracé entre ses yeux jaunes dorés. «L’iris jaune cerclé de noir lui donne cette expression étonnée si caractéristique», raconte Pierre-Alain Ravussin.
En cette fin d’après-midi de mai, le biologiste nous accompagne dans le lieu d’observation favori du groupe: la forêt de Joux, au-dessus de Baulmes. «Des bois si riches qu’ils ont longtemps permis aux habitants de ne pas payer d’impôts», raconte notre guide jamais avare d’anecdotes sur la région de son coeur. Comme cette coutume des arbres «présidents», immenses sapins aux troncs ceints d’un bandeau blanc valant une petite fortune. Pour peu que l’on trouve une scierie encore capable de les débiter.
Des cavités indispensables à sa survie
Notre petite chouette, elle, préfère le hêtre. Et pas n’importe lequel. «Ici, dans les forêts du Haut-Jura, sa présence reste étroitement liée à celle du pic noir qui lui fournit les cavités indispensables à sa nidification. » Des cavités forées par le pic dans des arbres dépourvus de branches latérales, âgés d’au moins 120 ans et souvent situés dans des îlots de vieilles futaies. «La conservation de ces milieux et de ces arbres s’avère donc essentielle pour la préservation de la chouette de Tengmalm, comme pour celle de nombreuses autres espèces.» C’est que ces gros trous servent également d’abri à de multiples autres animaux (rongeurs, chauves-souris, autres oiseaux), mais aussi à nombre d’invertébrés, abeilles et coléoptères.
Actif aussi pendant la journée
Et pour savoir si le petit rapace y a élu domicile, il suffit d’écouter. Pour attirer la femelle, chanteur infatigable, le mâle s’y réfugie avant d’entamer sa mélopée de séduction. Normalement, cette observation se pratique en raquettes, à la fin de l’hiver. Mais cette fois, «il était possible de les entendre même en pleine journée». Tiens, l’animal n’est-il pas nocturne? «Plus actif que le jour, certes, mais il déploie quand même une activité diurne.» Il vaut mieux pour lui puisque en Finlande où il abonde, il fait jour trois mois durant.
Pour aider au maintien de cette espèce menacée, le Gobe a installé une septantaine de nichoirs capables d’accueillir des pontes. Avec le gros avantage d’un toit basculant anti-martre, le petit mustélidé restant le principal prédateur de l’espèce. «Nous constatons d’ailleurs qu’elle commence à déjouer ce système, relève Pierre-Alain Ravussin, constatant qu’une nichée de huit jeunes a pu être atteinte par le mammifère carnivore, dont le reste du régime alimentaire s’avère peu ou prou identique à celui de sa proie avec en priorité des mulots, musaraignes et autres campagnols. «Le nombre de naissances s’avère d’ailleurs directement régulé par l’abondance de ces petits rongeurs.
Notre guide n’en garde pas moins le sourire: l’année a été bonne pour la chouette de Tengmalm. «Pour la première fois depuis 2005, nous constatons un nombre réjouissant de naissances. Soit, pour la région de Sainte- Croix, plus de vingt nids et une centaine de jeunes.» Autre élément d’observation, la plupart des femelles nicheuses sont nées dans la région, alors qu’entre 2000 et 2005, la majorité d’entre elles provenaient au contraire d’autres régions d’Europe centrale. «Agées de 3 ans et plus, beaucoup portent des bagues posées par nos soins durant les années précédentes.»
Eh oui, si certains héros cinématographiques se vantent d’un permis de tuer, les membres du Gobe disposent de celui de baguer, directement délivré par la Station ornithologique suisse de Sempach.
Contrairement à la hulotte, la chouette de Tengmalm ne souffre pas d’un hiver rigoureux comme celui que nous venons de connaître. Les quatre jeunes que nous trouvons en cette fin d’après-midi au bout de l’échelle en sont la preuve. Leur plumage est encore entièrement brun, ce sont les survivants d’une nichée de sept, déjà recensée cet hiver. «L’absence de la mère indique qu’ils sont thermiquement viables, et donc à quelques jours de leur envol. Ils resteront dans le coin, ou partiront au loin, sans que l’on sache exactement pourquoi.» Le quatuor nous regarde fixement d’un oeil rond, claquant du bec pour nous effrayer. Et le fait d’apprendre qu’ils ont sans doute boulotté le reste de la fratrie trop faible pour survivre ne suffit pas à les rendre moins fascinants. Pierre-Alain Ravussin, en tout cas, ne s’en lasse pas. «J’ai trouvé mon premier nid ici, en 1974. Depuis lors, leur observation m’occupe tous les week-ends entre début mars et juin, plus de nombreuses sorties en automne et durant l’hiver.» Quand on aime…
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